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26 2019

 

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L’Aiguille à repriser

 

Il y avait un jour une aiguille repriser : elle se trouvait elle-mme si fine quelle simaginait tre une aiguille coudre. " Maintenant, faites bien attention, et tenez-moi bien, dit la grosse aiguille aux doigts qui allaient la prendre. Ne me laissez pas tomber ; car, si je tombe par terre, je suis sre quon ne me retrouvera jamais. Je suis si fine !

- Laisse faire, dirent les doigts, et ils la saisirent par le corps.

- Regardez un peu ; jarrive avec ma suite ", dit la grosse aiguille en tirant aprs elle un long fil ; mais le fil navait point de noeud. Les doigts dirigrent laiguille vers la pantoufle de la cuisinire : le cuir en tait dchir dans la partie suprieure, et il fallait le raccommoder.

" Quel travail grossier ! dit laiguille ; jamais je ne pourrai traverser : je me brise , je me brise". Et en effet elle se brisa. "Ne lai-je pas dit ? scria-t-elle ; je suis trop fine.

- Elle ne vaut plus rien maintenant ", dirent les doigts. Pourtant ils la tenaient toujours. La cuisinire lui fit une tte de cire, et sen servit pour attacher son fichu. "

Me voil devenue broche ! dit laiguille. Je savais bien que jarriverais de grands honneurs. Lorsquon est quelque chose, on ne peut manquer de devenir quelque chose. " Et elle se donnait un air aussi fier que le cocher dun carrosse dapparat, et elle regardait de tous cts.

" Oserai-je vous demander si vous tes dor ? dit lpingle sa voisine. Vous avez un bel extrieur et une tte extraordinaire ! Seulement, elle est un peu trop petite ; faites des efforts pour quelle devienne plus grosse, afin de navoir pas plus besoin de cire que les autres. " Et l-dessus notre orgueilleuse se roidit et redressa si fort la tte, quelle tomba du fichu dans lvier que la cuisinire tait en train de laver.

" Je vais donc voyager, dit laiguille ; pourvu que je ne me perde pas ! " Elle se perdit en effet. " Je suis trop fine pour ce monde-l ! dit-elle pendant quelle gisait sur lvier. Mais je sais ce que je suis, et cest toujours une petite satisfaction. "

Et elle conservait son maintien fier et toute sa bonne humeur. Et une foule de choses passrent au-dessus delle en nageant, des brins de bois, des pailles et des morceaux de vieilles gazettes.

" Regardez un peu comme tout a nage ! dit-elle. Ils ne savent pas seulement ce qui se trouve par hasard au-dessous deux : cest moi pourtant ! Voil un brin de bois qui passe ; il ne pense rien au monde qu lui-mme, un brin de bois !... Tiens, voil une paille qui voyage ! Comme elle tourne, comme elle sagite ! Ne va donc pas ainsi sans faire attention ; tu pourrais te cogner contre une pierre. Et ce morceau de journal ! Comme il se pavane ! Cependant il y a longtemps quon a oubli ce quil disait. Moi seule je reste patiente et tranquille ; je sais ma valeur et je la garderai toujours.

" Un jour, elle sentit quelque chose ct delle, quelque chose qui avait un clat magnifique, et que laiguille prit pour un diamant. Ctait un tesson de bouteille. Laiguille lui adressa la parole, parce quil luisait et se prsentait comme une broche. "Vous tes sans doute un diamant ?

- Quelque chose dapprochant. " Et alors chacun deux fut persuad que lautre tait dun grand prix. Et leur conversation roula principalement sur lorgueil qui rgne dans le monde.

" Jai habit une bote qui appartenait une demoiselle, dit laiguille. Cette demoiselle tait cuisinire. A chaque main elle avait cinq doigts. Je nai jamais rien connu daussi prtentieux et daussi fier que ces doigts ; et cependant ils ntaient faits que pour me sortir de la bote et pour my remettre.

- Ces doigts-l taient-ils nobles de naissance ? demanda le tesson.

- Nobles ! reprit laiguille, non, mais vaniteux. Ils taient cinq frres... et tous taient ns... doigts ! Ils se tenaient orgueilleusement lun ct de lautre, quoique de diffrente longueur.

Le plus en dehors, le pouce, court et pais, restait lcart ; comme il navait quune articulation, il ne pouvait sincliner quen un seul endroit ; mais il disait toujours que, si un homme lavait une fois perdu, il ne serait plus bon pour le service militaire. Le second doigt gotait des confitures et aussi de la moutarde ; il montrait le soleil et la lune, et ctait lui qui appuyait sur la plume lorsquon voulait crire. Le troisime regardait par-dessus les paules de tous les autres. Le quatrime portait une ceinture dor, et le petit dernier ne faisait rien du tout : aussi en tait-il extraordinairement fier.

On ne trouvait rien chez eux que de la forfanterie, et encore de la forfanterie : aussi je les ai quitts. A ce moment, on versa de leau dans lvier. Leau coula par-dessus les bords et les entrana. "Voil que nous avanons enfin ! " dit laiguille. Le tesson continua sa route, mais laiguille sarrta dans le ruisseau. "L ! je ne bouge plus ; je suis trop fine ; mais jai bien droit den tre fire ! " Effectivement, elle resta l tout entire ses grandes penses

" Je finirai par croire que je suis ne dun rayon de soleil, tant je suis fine !Il me semble que les rayons de soleil viennent me chercher jusque dans leau. Mais je suis si fine que ma mre ne peut pas me trouver. Si encore javais loeil quon ma enlev, je pourrais pleurer du moins ! Non, je ne voudrais pas pleurer : ce nest pas digne de moi ! " Un jour, des gamins vinrent fouiller dans le ruisseau. Ils cherchaient de vieux clous, des liards et autres richesses semblables. Le travail ntait pas ragotant ; mais que voulez-vous ?

Ils y trouvaient leur plaisir, et chacun prend le sien o il le trouve. " Oh ! la, la ! scria lun deux en se piquant laiguille. En voil une gueuse ! - Je ne suis pas une gueuse ; je suis une demoiselle distingue ", dit laiguille. Mais personne ne lentendait. En attendant, la cire stait dtache, et laiguille tait redevenue noire des pieds la tte ; mais le noir fait paratre la taille plus svelte, elle se croyait donc plus fine que jamais.

"Voil une coque duf qui arrive ", dirent les gamins ; et ils attachrent laiguille la coque. " la bonne heure ! dit-elle ; maintenant je dois faire de leffet, puisque je suis noire et que les murailles qui mentourent sont toutes blanches. On maperoit, au moins ! Pourvu que je n'attrape pas le mal de mer ; cela me briserait. " Elle neut pas le mal de mer et ne fut point brise. " Quelle chance davoir un ventre dacier quand on voyage sur mer ! Cest par l que je vaux mieux quun homme.

Qui peut se flatter davoir un ventre pareil ? Plus on est fin, moins on est expos. " Crac ! fit la coque. Cest une voiture de roulier qui passait sur elle. " Ciel ! Que je me sens oppresse ! dit laiguille ; je crois que jai le mal de mer : je suis toute brise. " Elle ne ltait pas, quoique la voiture et pass sur elle. Elle gisait comme auparavant, tendue de tout son long dans le ruisseau. Quelle y reste !

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